Waly Latouck Faye: « BORIS vs Bachir, Pour l’unité linguistique »

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L’unité linguistique

Monsieur Diop, vous écrivez : « Souleymane Bachir Diagne aurait prêté à Cheikh Anta Diop une position qui n’est pas du tout la sienne ? Je n’ai nulle envie de laisser entendre qu’il s’agit là d’une falsification délibérée. Il est bien possible que Bachir n’ait tout simplement pas fait le nécessaire distinguo entre l’unité linguistique appelée de tous ses vœux par Cheikh Anta et une unicité linguistique si incongrue qu’elle ne mériterait même pas une minute de réflexion ».

Ce n’est pas ma lecture de ce que Monsieur Diagne a dit. Par ailleurs ce sujet est un thème hautement débattu en linguistique, surtout, entre autres, par Schmidt Schneider. Rappelez-vous que dans le domaine linguistique, depuis la controverse entre naturalistes et conventionnalistes (la langue est-elle innée ou conventionnelle ?), plusieurs sujets de discordes ont vu le jour. C’est dans cette même perspective et selon une perception similaire à celle de Cheikh Anta qu’en 1887 Ludwik Zamenhof, sous le pseudonyme Doktoro Esperanto (Docteur qui espère, qui donnera par la suite son nom à la langueEsperanto), publia le projet Langue Internationale. L’esperanto connut un rapide développement dès les premières années, donnant lieu à des publications et des rencontres internationales. Pour cette langue que l’on voulait unificatrice, l’Association mondiale de l’espéranto, fondée en 1908, se mit en relation officielle avec l’Organisation des Nations unies et l’UNESCO, et publia des recommandations en sa faveur en 1954 et 1985. A titre d’exemple toujours, ajoutons que dans les années 1980, sur la même vision que Cheikh Anta Diop, un professeur de l’université de Dar es Salam, Tanzanie, vint tenir un séminaire intitulé : « Swahili as a lingua franca for Africa »  à l’université de Helsinki, Finlande. On n »en doute pas : toute vision tendant à unifier la race humaine ne peut être ni ridicule ni mauvaise mais peut fatalement manquer de réalisme, surtout en matière linguistique où seules deux sources sont susceptibles de réussir en matière de propagation et d’adoption d’une langue:

a)             Le facteur économique : c’est le cas de l’anglais actuellement à travers le monde, et, ici au Sénégal, celui du wolof que les minorités doivent forcément utiliser dans les boutiques et dans les marchés sans oublier les masses média.

b)             Le facteur militaire: c’est le cas du français, de l’anglais et du portugais en Afrique.

Donc, comme Monsieur Diagne l’a dit, un projet plus réaliste est la production du matériel, chacun dans sa langue et que des ouvrages d’un certain intérêt et d’une certaine qualité soient traduits d’une langue à une autre selon l’appréciation des divers acteurs. L’adoption d’une langue n’est pas une chose simple encore moins mécanique et facilement applicable. Quel que soit le cadre social, le point de départ est l’emprunt. Ainsi « les langues ne sont pas égales en tant que sources d’emprunts. Celles des anciens pays colonisateurs, par exemple, ont joui d’un prestige social, culturel et politique plus grand que celles des peuples colonisés. Par conséquent, ces dernières ont emprunté beaucoup plus aux premières qu’inversement : c’est la cas du vietnamien et du wolof par rapport au français, le cas de beaucoup de langues asiatiques et africaines à l’anglais et le tibétain au chinois. Certaines langues sont devenues des sources d’emprunts pour des raisons culturelles, de par leur rôle central dans le cadre de grandes civilisations comme par exemple l’arabe par l’intermédiaire de l’islam.

Traduction de textes des sciences formelles

Enfin, pour le dernier point, qui pose le degré de difficulté entre traduction de textes des sciences formelles et textes de poésie. Monsieur Diagne donne des arguments après s’être posé les questions convenables, une façon de bien camper le problème. Il demande donc pourquoi « la traduction de la théorie de la relativité dans toute langue, en wolof en particulier n’est pas aussi compliquée que la complexité et le caractère abstrait de la théorie le laisserait supposer ? Autrement dit pourquoi est-il plus compliqué de traduire de la poésie que des sciences formelles ? », et donne la raison : « La raison pour laquelle la difficulté de traduire est fonction directe du contenu empirique de ce qu’on traduit est qu’un formalisme logique est sa propre langue et se traduit tout seul. Quand vous traduisez une démonstration vous ne traduisez pas le langage des signes dans lequel cette démonstration se conduit mais le métalangage, le commentaire en langue naturelle qui accompagne la procédure. Vous traduirez « on en déduit que », « si je pose… », « alors il vient… » et non pas le déroulement de l’argument qui se passe dans un système de signes universels. Une démonstration formelle conduite par en langue ourdoue au tableau sera comprise par tous ceux qui assistent à celle-ci sans connaître cette langue pourvu qu’ils comprennent les procédures formelles écrites au tableau. Pourquoi donc dire que plus la théorie est abstraite et réalisée dans la langue formulaire, moins il est compliqué de la traduire ? Parce que c’est vrai. Faut-il donc s’interdire de dire ce que l’on tient pour vrai sur la traduction des systèmes formels ? »

Encore une fois c’est tout à fait juste. Pour simplifier, donnons un exemple très simple pour éclaircir  ce que Monsieur Bachir Diagne veut dire : Si un professeur wolof écrit 2+2 au tableau en parlant wolof avec ses élèves wolofs parmi lesquels se trouve un enfant russe ou finnois à qui on a donné une ardoise, s’il lève celle-ci pour montrer le résultat, on y lira certainement 4 malgré le fait que le problème ait été posé en wolof. Dans cette situation, il y a l’intervention de deux niveaux du langage : la langue, ici le wolof emprunté pour expliquer le problème et le métalangage qui est une suite de signes conventionnels universels écrits au tableau. Un autre exemple d’une situation réelle que j’ai vécue : lors de la visite d’un haut dignitaire du Ministère sénégalais de la Santé, je fus appelé à la rescousse pour lui servir d’interprète dans un laboratoire de recherche pharmaceutique doté d’une chambre à vide. Quel ne fut pas mon embarras lorsque, embourbé et me débattant dans le jargon médical, le dignitaire, lui, comprenait mieux que moi ce que l’autre disait en finnois et m’aidait parfois à compléter mes phrases en français !

Ici il faut savoir que si difficulté il y a, ce sera dans le fait de descendre vers la langue pour créer le métalangage, c’est-à-dire trouver les termes pour théorème, polygone, équation, exponentiel, racine carrée, etc. Une fois le métalangage trouvé, dire en classe mixte d’enfants russes, sérères, diolas, bambaras, allemands, Tchèques : « suma amee ñaari mango, doli ci ñaari mango, ñaata maago laay am ? », puis l’écrire au tableau :2 + 2 = ?, tous les bons élèves de chaque langue lèveront une ardoise où il est écrit 4.

Cela n’est pas vrai de la poésie et nous appelons à la rescousse Saint-John Perse qui dit : « Mais du savant comme du poète, c’est la pensée désintéressée que l’on entend honorer ici. Qu’ici du moins ils ne soient plus considérés comme des frères ennemis. Car l’interrogation est la même qu’ils tiennent sur un même abîme, et seuls leurs modes d’investigation diffèrent. Quand on mesure le drame de la science moderne découvrant jusque dans l’absolu mathématique ses limites rationnelles ; quand on voit, en physique, deux grandes doctrines maîtresses poser, l’une un principe général de relativité, l’autre un principe quantique d’incertitude et d’indéterminisme qui limiterait à jamais l’exactitude même des mesures physique ; quand on a entendu le plus grand novateur scientifique de ce siècle, initiateur de la cosmologie moderne et répondant de la plus vaste synthèse intellectuelle en termes d’équations, invoquer l’intuition au secours de la raison et proclamer que « l’imagination est le vrai terrain de germination scientifique, allant même jusqu’à réclamer pour le savant le bénéfice d’une véritable « vision artistique » – n’est-on pas en droit de tenir l’instrument poétique pour aussi légitime que l’instrument logique ? Au vrai, toute création de l’esprit est d’abord « poétique » au sens propre du mot ; et dans l’équivalence des formes sensibles et spirituelles, une même fonction s’exerce, initialement, pour l’entreprise du savant et pour celle du poète. De la pensée discursive ou de l’ellipse poétique, qui va plus loin et de plus loin ? Et de cette nuit originelle où tâtonnent deux aveugles-nés, l’un équipé de l’outillage scientifique, l’autre assisté des seules fulgurations de l’intuition, qui donc plus tôt remonte, et plus chargé de brève phosphorescence.« La réponse n’importe. Le mystère est commun. »

Ici il s’agit plutôt d’une différence de codage, l’un ouvert et jouant sur l’économie du langage et  l’autre figé. Cela ne veut nullement pas dire que la poésie est au-dessus des sciences formelles ni vis versa.

Comme conclusion

Dans l’article, le terme alchimiste n’a pas une connotation négative. En développant, Monsieur Diagne a voulu faire ressortir l’abnégation d’un homme qui aura combattu contre vents et marées pour « transformer un laboratoire tout à fait ordinaire pour datation de carbone 14 tel qu’il avait été créé par Théodore Monod avant d’être complètement terminé par Vincent Monteil en un lieu de légende, un véritable cabinet d’alchimiste »

D’autre part, un espoir d’unification du continent ou du monde par une seule langue, c’est une pensée noble, un idéal voulant rétablir ce qui se produisit à la Tour de Babel mais qui malheureusement est difficilement réalisable à cause des réalités relatives à la propagation et à l’adoption d’une langue donnée. C’est que le processus le plus naturel se base sur deux critères : le facteur économique et le facteur militaire, qui impose une domination de longue durée. Un projet basé sur le seul fondement de l’idéalisme réussira très difficilement pour ne dire jamais, comme c’est la cas de l’esperanto.

Pour ce qui est de la traduction de textes de sciences formelles ou de textes de poésie, la connotation n’est pas que celui qui fait de la poésie est plus intelligent ou supérieur à celui qui applique des sciences formelles, ni vis versa. Loin delà. C’est seulement que là où le métalangage fonctionne comme le code rousseau, ensemble de panneaux, de lignes et de feux tricolores et par conséquence universellement interprétables pour les automobilistes de toutes les nations, la poésie n’est pas figée et sa traduction, loin d’être simple,  exige une approche dynamique c’est à dire apte à faire vibrer les fibres émotionnelles à l’égale du texte original.

Donc, Bachir-et-Boris, comme Demba-et-Dupont, je vous prie de fumer le calumet intellectuel de la paix. Que votre prochaine rencontre soit dans l’unité première de la science accoudée à l’apport, au donner et au recevoir pour que notre Sénégal sorte du labyrinthe obscurantiste où nous pataugeons actuellement jour et nuit.

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