LE CHEMIN DE BABACAR TOURE A SUIVRE…

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SAMSEINFOS: Première pierre de la maison de la presse libre au Sénégal, Babacar Touré est aussi un grand intellectuel doté d’une grande capacité d’analyse. Le patron de Sud communication est aussi peint en homme généreux, une « sécurité sociale ambulante ».

Babacar Touré n’est certainement pas le premier Sénégalais à s’essayer dans la presse privée, mais il reste sans conteste la première racine de cet arbre qu’est la presse indépendante au Sénégal. C’est lui qui a tracé, avec d’autres, le premier trait du chemin emprunté par les médias privé. Avant Babacar Touré, Abdou Rahmane Cissé a créé la Lettre fermée en 1972, un journal qui disparaît à son deuxième numéro.
Il y avait aussi d’autres comme Mame Less Dia, avec son journal Politicien, un titre paraissant « régulièrement à l’improviste » à la fin des années 1970. Sans oublier Sidy Niass qui s’est essayé avant (1984) avec une presse d’orientation religieuse, avant qu’il ne rencontre le journalisme, comme il l’explique lui-même.
Le défunt PDG du Groupe Sud communication reste donc sans conteste le pionnier de la presse privée d’aujourd’hui, en ce sens qu’il est le premier à avoir fondé un journal indépendant dès le début et qui a fait du chemin. « Il fallait être courageux pour créer une entreprise de presse au début des années 80 au Sénégal, parce que tous les journalistes qui sortaient d’une formation allaient travailler dans le service public », déclare son camarade de promotion Mamadou Koumé. 
En effet, ce contexte était marqué par une hostilité ouverte des tenants du pouvoir vis-à-vis de la presse non étatique. « Il n’existe pas dans notre vie politique un quatrième pouvoir qui serait le pouvoir journalistique et qui ferait régner sa loi – pour ne pas dire sa terreur – par le chantage à la délation et à la calomnie», lançait Senghor en 1979.
10 ans plus tard, c’est-à-dire en 1989, Abdou Diouf qui lui a succédé à la tête de l’Etat accusait la presse privée de «verser dans la diffamation, l’intox, la déstabilisation morale de la nation, et le discrédit des institutions républicaines ».
Les quatre mousquetaires
Qu’importe, le vent du changement dans l’espace médiatique s’annonçait. Babacar Touré qui travaillait alors à Enda après son retour des Etats-Unis décide de démissionner à la recherche de la liberté. Il croise sur son chemin d’autres jeunes qui avaient besoin de plus d’espace que Le Soleil, médias d’Etat ancré à la propagande au profit du parti-Etat, ne pouvait leur offrir.
Il s’agissait de Sidy Gaye, Abdoulaye Ndiaga Sylla et le défunt Ibrahima Fall qui vont saisir l’occasion d’une affectation contestée dans les régions pour démissionner du média public. Leur soleil à eux se lèvera plus tard au Sud. Au point de faire de l’ombre au grand astre de Hann, grâce à la naissance de trois autres hebdos qui constituera les quatre mousquetaires des années 80 : Sud, Walf, Témoin, Cafard Libéré.
Plus qu’une entreprise de presse, Babacar Touré est aussi le premier Sénégalais à avoir mis en place un groupe de presse.  En effet, après Sud Magazine qui devient hebdo puis quotidien en 1993, l’enfant de Ngaparou lance la première radio privée du pays, Sud fm en 1994. Aujourd’hui, Sud Communication est sur toutes les palettes. Journal, radio, télévision (satellite) et même une école de formation en journalisme (Issic).
Cette réussite s’explique aussi par la vision de l’homme. Comme l’indique son nom, Sud traduisait le côté panafricain de Babacar Touré. Celui qui croit beaucoup en l’Afrique a voulu en faire une tribune des idées pour la population du Sud. Ainsi, il a fait le choix d’ouvrir Sud magazine à des non journalistes, sans jamais rompre avec la rigueur de la profession. 
En fait, Sud devait être un creuset d’échanges. « Sud n’était pas une entreprise de journalistes, mais un espace intellectuel. Il y avait des sociologues, des philosophes, des humanistes, des historiens… C’était une diversité. Et il a construit un référentiel autour duquel tout le monde se reconnaissait. Il faut être un grand leader pour réunir les contraires », souligne El Hamidou Kassé. Ce choix éditorial va rapidement propulser le support.
Trois chefs d’Etat à Sud fm
Né en 1951, Babacar Touré est un Sénégalais émérite. Homme de plume, ses éditoriales étaient un régal. L’un des plus célèbre reste sans doute : ’’Non, monsieur le Président’’, en réponse à Abdou Diouf. Issu de la 7è promotion du Cesti (1979), l’étudiant avait déjà quelques bagages intellectuels avant d’arriver à l’école de journalisme de l’Ucad. En fait, ce bilingue est entré au Cesti par voie professionnelle, alors qu’il travaillait à l’ambassade du Nigéria en Mauritanie.
Homme ouvert aux idées, Babacar Touré a fréquenté les groupes d’étudiants maoïstes. C’est donc un homme de gauche qui aime la confrontation des idées. « A chaque fois que je le rencontre, on parle de livre », soutient le journaliste-philosophe El Hadji Kassé. Celui qui est affectueusement surnommé B. T. a une bibliothèque fournie dans laquelle on trouve aussi les récentes publications.
Outre sa rigueur professionnelle et son côté intellectuel, Babacar Touré est aussi un homme de réseau. Il a su réunir 3 chefs d’Etats africains (Sénégal, Mauritanie, Mali) à l’occasion du lancement de Sud fm. Ami de l’actuel président de la Guinée, il était aussi proche de Wade, dit-on.
Une relation qu’il a aussi mise au service des autres. « Il a partagé les possibilités que lui offraient ses relations. Babacar était un Seigneur », témoigne Mamadou Koumé. Ce seigneur que le journaliste Ibrahima Bakhoum qualifie de « sécurité sociale ambulante » est peint en homme d’une générosité légendaire.
Une générosité que le groupe Sud pourra toujours perpétuer, par le biais du partage des idées. Même si le groupe n’a plus sa force d’antan, après avoir subi les foudres du régime de Wade pendant presque 12 ans.
Quant à l’homme, décédé à l’hôpital Principal dimanche dernier, il repose désormais au cimetière de Touba.

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